Passeggiata de Vincent Germani

Quand on sait que la fameuse promenade italienne étale ses promeneurs ralentis et heureux, comment en faire partie, « moi chimiquement » de la nuit ? Je m’enfuyais dans le crépuscule bourdonnant de mes envies.   

J’habitais, l’année 2010, dans un garage du sud-est de Rome, quartier du métro Colli Albani. Il était la seule location que je pus trouver.

Séjour de dix mois dans la capitale italienne. Mon père avait mis le prix pour cette arnaque, pas moins cher que le loyer d’un appartement tout confort.

Fantôme, Revenant, j’aimerai ce lieu sans crainte. J’y travaillerai, solitaire. Comme il sera bon d’y exister ! Aux alentours de ce garage et parking, le goudron suintait par la force du soleil caniculaire. Et quand j’ouvris le rideau métallique, quelle charmante pénombre toxique !

Foutoir gourmand. Paysage de métal brusquant puis fascinant mon regard.

Et ma marche nocturne abusive salait mon corps. Après assez de chasses sexuelles infructueuses par les prés de ville, de ceux qui sont des trous de silence poisseux entre un quartier et un autre, je m’aspergeais d’eau fraîche à l’aide du tuyau d’arrosage.

Grand bienfait pour un malade. Et simplicité. Moi libre, et debout.

Les lueurs de la Lune m’y semblaient meilleures que dans une chambre proprette et sûre.  

Je me rappelle des mots de mon père, ce jour où il m’accompagna devant le garage. Le garçon malin à qui il avait donné la trop grosse somme du loyer du garage n’était plus là. Et esclave d’un étau d’inconscience parfaite – drôle d’histoire toute personnelle – je ne savais pas ce qui aurait été le mieux pour moi, garage ou appartement.

Mais aujourd’hui, Ne regrettant rien. Beau garage de liberté !

Mon père me dit :

« Vincent, je vais reprendre la route, de Rome à Voiron. Vincent, tu es sûr de toi ? C’est bien là que tu habites maintenant ? Comme tu veux, regarde une dernière fois ».

Oh oui ! C’était en ce garage truffé de meubles laids et outillages inquiétants que je voulais jouir de promenades et d’écriture.

Parce qu’hospitalisé en clinique pour adolescents malades – deux longues années -, lieu où ma souffrance psychique descendait jusqu’au corps pour y continuer son œuvre, j’ai survécu par mon œil et seulement lui.

L’Œil.

L’Œil qui se raccroche à une pointe de lumière, dans le noir de sa chambrette et pleine des vrombissements de la parano.    

L’Œil qui plonge et se met à comprendre la forme ennuyeuse du téléphone pâle du couloir de soins, comme s’il était un objet de galerie, l’œuvre duchampienne.

L’Œil qui, après moult efforts, se fascine pour un emballage de confiture, au réfectoire des souffrants amollis,

Qui ose furtivement observer un infirmier, un peu de lumière de la télévision morne sur son visage. Voir sa mèche grise. Audace.

Et dans ce lugubre couloir de soins – sans pour autant le détruire en pensée ; quand l’Être s’écroule, laisser faire la médecine.

La promenade n’est pas la Passegiata. C’ est une ligne d’un ennui infernal. La contemplation s’anime pour un rien. Une crevasse dans le mur des endormis est une rêverie.  

La vision doit se reconquérir. C ’est toujours le même effort oculaire bravant son brouillard monotone. Ce que j’appellerais : ma/ la Vision traumatisée.

Quand mon hospitalisation s’achèvera, que reviendra un printemps, ma contemplation par le « grand air neuf » restera marquée au fer rouge. Sottement, inconsciemment, exagérément et maintenant, je vais traîner au gré de mes envies , dans des lieux forts qui ne me correspondront « pas ou peu ou si ».

Je serai maladroit et poussif.

Je ferai du mal au repos, à la détente, aux appels du plaisir calme.

Réaction à mon malheur de chambrette de clinique où je demeurai longtemps. Pas masochiste mais revanchard, je forcerai mon Œil à récupérer meilleures couleurs, meilleure observation.

Ce sera le règne de ma subjectivité.

Ma vision traumatisée.

Traînant comme une fleur conne par les brumes huilées d’un restaurant d’hamburger, j’y supplierai l’histoire du serveur avant le « du balai ! » du néon d’un blanc ambulancier.

Le soleil reviendra demain, je reconquerrai mon plaisir, je saccagerai le repos au cours de l’après-midi.

Ainsi, à la vue des entrailles denses du garage « mon doux logis », ma vision traumatisée y trouve sa nourriture, sa force, obtient un peu d’imaginaire, le perd beaucoup et continue.

Le paysage domine l’Œil.

L’Œil en ressortirait gonflé et irrité de tout percevoir et intellectualiser. Oui, vraiment, le paysage est plus fort que l’Œil qui s’y force. Traumatisé.   

La Vision traumatisée est phare et reine. Le corps est ailleurs, occupé par sa propre récupération, il ne fut pas respecté, et médicamenté. Il se répare à l’amour-cul. Aujourd’hui, d’assez de perturbations psychologiques et corporelles, je préfère la gym au lit et sinon la gym douce.

L’Œil est ma survie.

Agréablement installé dans ce garage de Rome, bien, libre, solitaire, j’écris la nouvelle : Les Terres de l’Œil.

C’est le cheminement de l’Œil par les flous d’une Rome de la banlieue, c’est l’Œil qui gravite autour d’une quête et poursuit ses chimères.

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